A Benares la vie est un songe. La mort, aussi.

Steph songeuse

A Bénarès, la vie est un songe. La mort ? Aussi.

Trente ans que je suis fascinée à l’évocation de cette ville. Varanasi en Hindou. La sonorité fait presque autant rêver que Pondichéry et Chandernagor. Et pourtant.

Le soir, la ville prend des allures de fête.

A quai, on peut assister à la cérémonie quotidienne des offrandes faites au Gange. Parmi les touristes, des Américains épaissis par leurs chemises de bucheron et armés de leur vieux camescope Hitachi, des Françaises tassées par leurs pantacourts qui mitraillent avec leur Olympus, des Hollandaises en pleine quête spirituelle qui s’imaginent sans doute que le collier à  fleurs aide à changer de peau alors qu’ils ne font qu’attirer les moustiques, et beaucoup d’Indiens. Et d’Indiennes même. Beaucoup.

Au rythme des percussions, les prêtres répètent inlassablement leurs pantomimes.

A flot, sur une énorme barque en bois, on s’éloigne de la foule des badauds et bientôt la cérémonie ne renvoie plus qu’un écho lointain. La brume et les quelques lampadaires à lumière jaune achèvent de composer l’étrangeté du lieu.

Au loin, on aperçoit encore quelques âmes qui déambulent sur les quais. Peu nombreuses. Dans une atmosphère ouatée. Les balcons ciselés et les coursives mystérieuses des imposantes façades mogholes font penser à Venise. Corto Maltese aurait pu passer par ici. On imagine des ombres, des pas qui se bousculent, peut-être une aventure au coin de la rue.

La majesté de ces façades, la quiétude du rivage, à peine troublée par le clapotis de l’eau, confère à l’ensemble une physionomie sacrée. Même le libre-penseur s’y sent soudain emprunt d’une certaine spiritualité. Toute cette ferveur paisible, tous les hommes et toutes les femmes qui viennent mourir ici, toutes ces cendres dans l’eau du Gange ; nous sommes entourés de millions d’âmes, comment y être indifférents ?

Lendemain de fête. La ville a la gueule de bois.

J’ai en tête cette phrase de Duras, si bien dite par Emmanuelle Riva dans le film de Resnais. « Non, tu n’as rien vu à Hirsohima ».

Non, tu n’as rien vu à Varanasi.

Ceremonie 3

Les façades sérénissimes sont devenues des coquilles vides dont les pilastres se sont effondrés il y a longtemps déjà, le Gange ne charrie que des détritus, les vaches sacrées ne sont que fange, l’encens ne couvre plus l’odeur âcre des crémations, et surtout, sur les quais, ne déambulent que des âmes en peine.

A Bénarès, la mort est un songe. La vie? Aussi.

Pour trouver les Gaths réservés aux crémations, regarder dans le ciel et suivre les cendres, en cherchant les plus épaisses. Lorsqu’on aperçoit des stères de bois c’est que l’on est plus très loin. Les civières, fleuries d’œillets orange, se déversent par norias sur la plage. Ici on entrevoit un corps raidi enveloppé dans un drap blanc se consume lentement. Si lentement. Là une chèvre lèche les pieds d’un autre. Même Louis de Funès n’aurait plus vraiment envie de rire. Mais ce sont surtout la fumée, épaisse, et l’odeur, âcre, qui ont raison du chaland. Au stand femmes, les crémations sont moins ostentatoires et le public s’y presse moins. Jusque dans la crémation elles demeurent des âmes de seconde classe.

On retourne sur les quais hauts. Des murmures, des corbeaux, quelques faibles meuglements, une enfant de cinq ans qui vend des cartes postales, un chien qui regarde le fleuve sans bouger une oreille, une vieille qui dispose méticuleusement des bouses de vache sur un promontoire pour les faire sécher, des vieillards décharnés qui attendent le regard vide. Une atmosphère crépusculaire.

Reprendre le chemin de la vieille ville. Le dédale des ruelles. Le slalom entre les bouses.

Fascination et effroi.

Voir Varanasi et mourir.

4 thoughts on “A Benares la vie est un songe. La mort, aussi.

  1. Tu as certainement en tete de faire un livre (pas que photo) apres cette grande aventure!… tres belle prose!😉 Bonne continuation!

  2. Lire ton récit hier a influencé mes rêves…
    Je me suis réveillée ce matin emplie de béatitude suite à une visite de la cité phocéenne, Marseille, à travers ses recoins près du port, le long des quais, l’eau scintillant des mille feux du soleil… découverte avec tes yeux et avec l’aide d’un guide, dans un dédale de couleurs, de lumières et de sons, car nous étions au cœur d’une fête locale.
    J’ai voyagé deux fois grâce à ta superbe chronique et qui sait peut-être plus…
    Merci

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s